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Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (extrait)

mercredi 19 février 2003

Chapitre V

B. (…) Combien nous sommes loin de la nature et du bonheur ! L’empire de la nature ne peut être détruit on aura beau le contrarier par des obstacles, il durera. Ecrivez tant qu’il vous plaira sur des tables d’airain, pour me servir de l’expression du sage Marc Aurèle, que le frottement voluptueux de deux intestins est un crime, le cœur de l’homme sera froissé entre la menace de votre inscription et la violence de ses penchants. Mais ce cœur indocile ne cessera de réclamer ; et cent fois, dans le cours de la vie, vos caractères effrayants disparaîtront à nos yeux. Gravez sur le marbre : Tu ne mangeras ni de l’ixion, ni du griffon ; tu ne connaîtras que ta femme ; tu ne seras point le mari de ta soeur : mais vous n’oublierez pas d’accroître les châtiments à proportion de la bizarrerie de vos défenses ; vous deviendrez féroces, et vous ne réussirez point à me dénaturer.

A. Que le code des nations serait court, si on le conformait rigoureusement à celui de la nature ! Combien de vices et d’erreurs épargnés à l’homme !

B. Voulez-vous savoir l’histoire abrégée de presque toute notre misère ? La voici. Il existait un homme naturel on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel et il s’est élevé dans la caverne une guerre continuelle qui dure toute la vie. Tantôt 1’homme naturel est le plus fort ; tantôt il est terrassé par l’homme moral et artificiel ; et, dans l’un et l’autre cas, le triste monstre est tiraillé, tenaillé, tourmenté, étendu sur la roue ; sans cesse gémissant, sans cesse malheureux, soit qu’un faux enthousiasme de gloire le transporte et l’enivre, ou qu’une fausse ignomime le courbe et l’abatte. Cependant il est des circonstances extrêmes qui ramènent l’homme à sa première simplicité.