
- Les notions à connaître
- La méthode du commentaire
- Un exemple pratique sur un texte
I/ Pour faire un commentaire littéraire d’un texte de théâtre tu peux étudier :
Quelques définitions tirées de l’excellent livre de Pierre Larthomas, La dramaturgie classique en France, Paris, Nizet (1986). Ce livre est également un grand classique !
1. Aparté : courte réplique prononcée par un personnage qui désire ne pas être entendu par ses interlocuteurs.
2. Dénouement : partie de la pièce de théâtre qui comprend l’élimination du dernier obstacle ou de la dernière péripétie et les évènements qui peuvent en résulter.
3. Exposition : partie de la pièce de théâtre qui fait connaître tous les faits nécessaires à l’intelligence de la situation initiale.
4. Monologue : tirade prononcé par un personnage seul ou qui se croit seul, ou bien par un personnage écouté par d’autres, mais qui ne craint pas d’être entendu par eux.
5. Péripétie : évènement imprévu, qui modifie la situation psychologique des héros, qui ne figure ni dans l’exposition ni dans le dénouement, et qui est susceptible de se retourner.
6. Scène : a) partie du théâtre où joue les acteurs, ou plateau. b) subdivision de l’acte, déterminer obligatoirement, à partir de 1650 environ, par l’entrée ou la sortie d’un personnage. Toutefois, cette division n’est pas obligatoire si le personnage qui entre ou sort est peu important et à un rôle très court, ou si sa sortie est suivie d’un cours monologue prononcé par un personnage qui reste sur le plateau.
7. Stichomythie : succession de courte réplique de même longueur. Sous sa forme souple, la stichomythie est une succession de courtes répliques de longueur approximativement égale.
Autres notions (très importantes !) :
1. La double énonciation
Le personnage parle à un autre personnage sur scène, mais ses paroles sont aussi destinées au spectateur. Le théâtre fonctionne donc avec deux destinataires simultanés.
2. Le personnage de théâtre
Il se construit à travers ses paroles, ses actes, les jugements des autres personnages et les indications fournies par les didascalies.
3. Les didascalies
Ce sont les indications données par l’auteur. Elles renseignent sur les gestes, les déplacements, les émotions, le décor ou encore le ton des personnages.
4. Le dialogue théâtral
Échange de paroles entre plusieurs personnages. Il permet de faire avancer l’action, de révéler les caractères et de mettre en scène les conflits.
5. Le conflit dramatique
Opposition entre des personnages, des valeurs ou des intérêts. Il constitue le moteur de l’action théâtrale.
6. Le drame romantique
Genre théâtral du XIXe siècle qui mélange les registres, refuse les règles classiques et met souvent en scène des passions violentes ainsi que des héros en conflit avec la société.
7. Les registres et les tonalités
Ils correspondent aux émotions produites sur le spectateur : tragique, pathétique, comique, lyrique, épique, polémique, etc.
8. L’expression des sentiments
(Ce n’est pas une notion d’analyse spécifique au théâtre bien sûr. Mais l’expression des sentiments des personnages est souvent intéressante à étudier, avec toutes les figures de style que l’on peut y retrouver.)
Le théâtre donne à voir les émotions des personnages : amour, jalousie, peur, colère, désespoir, espoir.
9. Le rythme de la scène
Il dépend de la longueur des répliques, de leur enchaînement, des silences, des interruptions ou des accélérations du dialogue.
10. Les enjeux du texte et la portée de la scène
Il s’agit de comprendre le rôle de la scène dans l’œuvre : exposition, nœud dramatique, dénouement, révélation d’un personnage ou d’un thème majeur.
11. Les trois unités du théâtre classique (XVIIe siècle)
L’unité d’action
La pièce doit raconter une seule histoire principale. Toutes les scènes doivent être liées à cette intrigue.
L’unité de temps
L’action doit se dérouler en vingt-quatre heures maximum.
L’unité de lieu
Toute l’action doit se passer dans un seul endroit ou dans des lieux très proches les uns des autres.
But des trois unités : Rendre l’histoire plus vraisemblable et faciliter l’illusion théâtrale pour le spectateur.
Le vraisemblable est un concept esthétique fort au XVIIe siècle. Nous l’avons vu en cours. C’est une notion que l’on trouve dans la Poétique d’Aristote, et que celui-ci définit par le terme de mimesis, qui est l’imitation du réel. Il s’agit de faire en sorte que les évènements racontés ou représentés soient crédibles.
II/ Mise en pratique
Entraîne-toi avec le texte ci-dessous, et ensuite regarde la correction que j’ai faite plus bas (plan détaillé).
Anthony, pièce d’Alexandre Dumas (1831)
Pour avoir des informations sur cette pièce qui eût un succès phénoménal à son époque, consulter le site de la BNF.
CLARA, à un domestique qui entre.
Qu’y a-t-il ?
LE DOMESTIQUE.
Une lettre.
CLARA, la prenant.
Pour moi, ou pour ma sœur ?
LE DOMESTIQUE.
Pour madame la baronne.
ADÈLE.
Donne… C’est sans doute de mon mari.
(Le domestique sort.)
CLARA, la lui remettant.
Ce n’est point son écriture ; d’ailleurs elle est timbrée de Paris, et le colonel est à Strasbourg.
ADÈLE, regardant le cachet, puis l’écriture.
Dieu !
CLARA.
Qu’as-tu donc ?
ADÈLE.
J’espérais ne revoir jamais ni ce cachet ni cette écriture.
(Elle s’assied et froisse la lettre entre ses mains.)
CLARA.
Adèle… calme-toi… Tu es toute tremblante !… Et de qui est donc cette lettre ?
ADÈLE.
Oh ! c’est de lui… c’est de lui…
CLARA, cherchant.
De lui…
ADÈLE.
Voilà bien sa devise, que j’avais prise aussi pour la mienne… Adesso e sempre. « Maintenant et toujours. »
CLARA.
Antony !
ADÈLE.
Oui, Antony de retour… et qui m’écrit… qui ose m’écrire…
CLARA.
Mais c’est à titre d’ancien ami, peut-être ?
ADÈLE.
Je ne crois pas à l’amitié qui suit l’amour.
CLARA.
Mais rappelle-toi, Adèle, la manière dont il est parti tout à coup, aussitôt que le colonel d’Hervey te demanda en mariage, lorsqu’il pouvait s’offrir à notre père qui lui rendait justice… jeune, paraissant riche… aimé de toi… car tu l’aimais… il pouvait espérer d’obtenir la préférence… mais point du tout, il part, te demandant quinze jours seulement… le délai expire… on n’entend plus parler de lui, et trois ans se passent sans qu’on sache en quel lieu de la terre l’a conduit son caractère inquiet et aventureux… Si ce n’est une preuve d’indifférence, c’en est au moins une de légèreté.
ADÈLE.
Antony n’était ni léger ni indifférent… il m’aimait autant qu’un cœur profond et fier peut aimer ; et, s’il est parti, c’est qu’il y avait sans doute, pour qu’il restât, des obstacles qu’une volonté humaine ne pouvait surmonter… Oh ! si tu l’avais suivi comme moi au milieu du monde, où il semblait étranger, parce qu’il lui était supérieur, si tu l’avais vu triste et sévère au milieu de ces jeunes fous, élégants et nuls… si, au milieu de ces regards qui le soir nous entourent, joyeux et pétillants… tu avais vu ses yeux constamment arrêtés sur toi, fixes et sombres, tu aurais deviné que l’amour qu’ils exprimaient ne se laissait pas abattre par quelques difficultés… et, lorsqu’il serait parti… tu te serais dit la première : C’est qu’il était impossible qu’il restât.
CLARA.
Mais peut-être que cet amour, après trois ans d’absence…
ADÈLE.
Regarde comme sa main tremblait en écrivant cette adresse…
CLARA.
Oh ! moi, je suis sûre que nous n’allons retrouver qu’un ami bien dévoué… bien sincère…
ADÈLE.
Eh bien ! ouvre donc cette lettre, alors… car moi, je ne l’ose pas…
Problématique
Comment Alexandre Dumas transforme-t-il la réception d’une simple lettre en une scène de forte tension dramatique révélatrice d’une passion romantique ?
I. Une scène construite comme une révélation progressive
A. L’arrivée de la lettre : un élément déclencheur
Dès les premières répliques, la lettre apparaît comme un objet dramatique central :
« Une lettre. »
La réaction immédiate d’Adèle intrigue le spectateur :
« Dieu ! »
L’exclamation isolée traduit un bouleversement soudain.
Notions mobilisées
* Le conflit dramatique
* Le rythme de la scène
* La scène et la mise en scène
B. Une révélation retardée qui entretient le suspense
Le nom d’Antony n’apparaît qu’après plusieurs échanges :
« De lui… »
« Antony ! »
Le spectateur découvre progressivement l’identité de l’expéditeur.
Les phrases courtes et les points de suspension ralentissent volontairement la révélation :
« Oh ! c’est de lui… c’est de lui… »
Notions mobilisées :
* La double énonciation
* Le dialogue théâtral
* Le rythme de la scène
C. Le spectateur placé dans une attente dramatique
Le public ignore encore le contenu de la lettre.
La scène se termine sans que celle-ci soit ouverte :
« Eh bien ! ouvre donc cette lettre, alors… car moi, je ne l’ose pas… »
Ce procédé crée une attente pour la suite de l’action.
Notions mobilisées :
* La double énonciation
* Les enjeux du texte et la portée de la scène
* Le conflit dramatique
II. La construction d’une passion romantique
A. Antony, un personnage absent de la scène mais omniprésent dans l’espace théâtral
Antony n’est jamais présent sur scène, mais il occupe tout l’espace dramatique.
Son nom revient comme une obsession :
« Antony de retour… et qui m’écrit… »
Sa devise est même évoquée :
« Adesso e sempre. »
L’absence du personnage contribue à renforcer son mystère.
Notions mobilisées :
* Le personnage de théâtre
* La double énonciation
* Les enjeux du texte et la portée de la scène
B. L’expression d’un amour absolu
Adèle refuse toute banalisation de son ancienne relation :
« Je ne crois pas à l’amitié qui suit l’amour. »
Cette formule générale donne une dimension universelle à son expérience.
Le vocabulaire de la passion est omniprésent :
« il m’aimait »
« amour »
« aimé de toi »
Notions mobilisées :
* L’expression des sentiments
* Les registres et les tonalités
* Le dialogue théâtral
C. Le portrait du héros romantique
Adèle présente Antony comme un être exceptionnel :
« il semblait étranger, parce qu’il lui était supérieur »
Elle oppose Antony aux autres hommes :
« ces jeunes fous, élégants et nuls »
Le personnage apparaît solitaire, incompris et supérieur au monde qui l’entoure : autant de caractéristiques du héros romantique.
Notions mobilisées :
* Le drame romantique
* Le personnage de théâtre
* L’expression des sentiments
III. Une scène où le théâtre donne à voir les émotions
A. Les didascalies rendent visible le trouble d’Adèle
Les indications scéniques traduisent physiquement son émotion :
« Elle s’assied et froisse la lettre entre ses mains. »
Clara constate également son état :
« Tu es toute tremblante ! » => fonction disdascalique de cette réplique.
Le spectateur ne se contente pas d’entendre les sentiments : il les voit.
Notions mobilisées :
* Les didascalies
* La scène et la mise en scène
* L’expression des sentiments
B. L’opposition entre Clara et Adèle
Clara cherche à rassurer :
« C’est à titre d’ancien ami, peut-être ? »
« nous n’allons retrouver qu’un ami bien dévoué »
Adèle refuse cette interprétation :
« Antony n’était ni léger ni indifférent »
Le dialogue repose sur une confrontation de points de vue.
Notions mobilisées :
* Le conflit dramatique
* Le dialogue théâtral
* Le personnage de théâtre
C. Une scène emblématique du drame romantique
La scène met en place plusieurs thèmes essentiels :
* la passion amoureuse ;
* le mystère ;
* l’absence ;
* le destin ;
* le conflit entre les sentiments et les conventions sociales.
Le mariage d’Adèle avec le colonel d’Hervey constitue déjà un obstacle à cette passion.
Notions mobilisées :
* Le drame romantique
* Les registres et les tonalités
* Les enjeux du texte et la portée de la scène
Conclusion
Cette scène repose sur un mécanisme dramatique particulièrement efficace : une lettre fait resurgir un amour ancien que l’on croyait disparu. Grâce au dialogue, aux didascalies et au suspense, Alexandre Dumas construit progressivement la figure fascinante d’Antony avant même son entrée en scène. Cette scène annonce ainsi les grands thèmes du drame romantique : la passion absolue, le mystère du héros, la puissance des sentiments et les obstacles imposés par la société.