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L’heure du conte

novembre 2006

Il n’arrêtait pas de pleuvoir et les enfants de Célimène Atout s’ennuyaient, s’ennuyaient, affreusement. Même la plaisse-taicheune n’était d’aucun secours. Même le satellite « Banal Sat » et ses 378 chaînes dont 45 pour enfants et 89 sur le sport. Rien. Rien ne pouvait les distraire de leur ennui. Mercredi pluvieux, mercredi malheureux, grincheux, désastreux ! Ils tournaient en rond dans leur petit appartement de 60 mètres carrés, écrasant les miettes de gâteaux au chocolat (des PN), foulant les jouets, piétinant les albums de « L’école des Plaisirs », et le dernier prix littéraire de l’Académie française publié chez Ballimard.
Soudain, la montre Tunex de Célimène indiqua 17h00 : l’heure joyeuse, l’heure du conte ! Venez mes poussins jolis ! Je vais vous raconter le jour où j’ai vaincu le loup !
La petite fille se réjouit, mais le garçon souffla et grommela entre ses dents des mots incompréhensibles. Tous deux s’assirent pourtant gentiment près de leur maman sur le canapé de chez conformama et écoutèrent la belle histoire.

« Il était une fois une petite fille toute de rouge vêtue de la tête aux pieds. Non pas qu’elle aimât le rouge plus que tout autre couleur, mais en ce temps là, les enfants ne s’habillaient pas de choses à la mode genre Mike ou Anidas. Non, en ce temps-là les enfants écoutaient leurs parents. La maman de cette petite fille adorait le rouge et pensait que cette couleur si peu discrète lui permettrait de distinguer sa fille des autres mioches de la cour d’école. Voilà pourquoi elle opta pour cette couleur, symbole de la passion.

Bref, mes chéris, cette petite fille, c’était moi !

Alors un jour, ma maman me demanda d’aller chez Mémé porter une bonne galette bretonne de la mère Boulard, et du beurre salé, et aussi une bouteille de cidre « Avec Loïc tu fais Hic ! ».
Me voilà partie sur les chemins, cueillant ici un brin de muguet, là une branche de lilas, et puis des œillets, et encore plus loin des jonquilles bien jaunes. Je sifflotais joyeusement le dernier tube de Dorothée (« Hou la menteuse, elle est aguicheuse »), quand tout à coup, je tombe nez à nez avec un loup ivre, complètement bourré (nous vivions en Bretagne à cette époque-là) qui me demande :

_Mesdemoiselles, (il voyait double à cause de la bouteille de Riz Car qu’il s’était sifflée vue son haleine), où allez-vous comme ça ?

_Chez ma Mémé qui habite là-bas derrière la forêt.

_Si on faisait la course mes jolies ? J’vous parie un p’tit canon que j’y arrive en premier !

_Ok ! Mais si tu perds, tu m’achètes un Caca Kola !

Comme il est formellement interdit par la loi de rouler bourré dans la forêt sous peine de retrait des points, je ne m’inquiétais pas trop. Et puis, il n’avait pas l’air bien méchant ce grand canidé !

Naïve et confiante, je prends mon temps, je fais un joli bouquet pour le livrer à Mémé genre Interflorus. La classe quoi ! Et j’arrive. Je frappe à la porte. Personne ne répond. Je frappe à nouveau. Et là, une voix bizarre me répond « tire la chevillette et la bobinette cherra ! »
« Quoi ? » demandai-je. « J’ai pas compris Mémé ! »
Tire la petite chaîne, et la chevillette cherra, du verbe choir au futur.

Malheureusement, cette satanée porte ne s’ouvrait pas. J’avais beau tirer la chaîne, donner des coups de pied, rien, rien de chez rien, et j’entendais Mémé qui s’énervait depuis son lit : « Mais ouvre-là cette p----n de porte !

Je prends peur, la porte s’ouvre. Elle est là. Dans son lit. J’enlève ma veste. Je monte près d’elle. Elle grelotte, je veux la réchauffer, mais je me dis qu’un peu de conversation lui plairait aussi.

_Ô Mère-Grand, que tu as de grands yeux !
C’est pour mieux te voir mon enfant !
Ô Mère-Grand, que tu as de grands bras !
C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant !
M’embrasser ? Avec tes bras ?
Ben oui ! Regarde dans mon dictionnaire Norbert, là, sur la table.

J’y cours. J’ouvre le dictionnaire. Et là, alors que je lis qu’embrasser signifie « prendre dans ses bras », je sens une grosse patte poilue m’agripper l’épaule. Je hurle, j’attrape le loup par les épaules et je te lui mets un coup de boule à la Zidane dont il ne s’est jamais relevé ! Je criais joyeusement « Mort au Loup ! Mort au Loup ! » quand une petite voix étouffée parvint jusqu’à mes oreilles : c’était Mémé dans le ventre du loup ! Un chasseur qui passait par là, alerté par mes cris entra et comprit vite ce qui se passait (pourtant c’était un chasseur, mais celui-ci avait un cerveau). Il se saisit d’un couteau de cuisine, ouvrit le ventre de la bête avec un plaisir non dissimulé et en sortit Mémé, qui, toute contente d’être libérée des viscères dégoûtants, embrassa le chasseur. Tous deux burent le cidre et mangèrent la galette sans même m’en laisser une miette.

Moralité :

Quand le loup est bourré
Mieux vaut ne pas s’y fier !

Illustration de Félix Lorioux pour les Contes de Charles Perrault. Paris, Librairie Hachette, 1920.
BnF, Estampes et Photographie (Ka Mat 6A, boîte 4) © ADAGP Paris 2001.

Messages

  • bravo pour le conte du petit chaperon rouge,modernisé et complètement déjanté.notre groupe de conteuses de la MJC pour les journées de lire en fête doit conter sur le loup en octobre, en cherchant j’ai trouvé votre texte !...

  • Magnifiquement drôle et impertinent, merci !
    Je regrette de ne pas avoir découvert votre texte l’an dernier, je l’aurais cité... J’ai lancé en février 2006 un site destiné aux enfants et dédié aux albums (de fiction surtout). Par amour immodéré de Félix Lorioux, j’avais proposé une cinquantaine de vignettes de lui dans l’un des numéros (Contes de Perrault, Fables de La Fontaine). Si vous voulez jeter un coup d’oeil au site : http://www.batalbum.fr
    Encore merci pour ce délicieux et vigoureux chaperon !