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Voltaire, De l’homme dans l’état de pure nature.

mercredi 19 février 2003

Extrait du Dictionnaire philosophique article "Homme".

Que serait l’homme dans l’état qu’on nomme de pure nature ? Un animal fort au-dessous des premiers Iroquois qu’on trouva dans le nord de l’Amérique.

Il serait très inférieur à ces Iroquois, puisque ceux-ci savaient allumer du feu et se faire des flèches. Il fallut des siècles pour parvenir à ces deux arts.

L’homme abandonné à la pure nature n’aurait pour tout langage que quelques sons mal articulés ; l’espèce serait réduite à un très petit nombre par la difficulté de la nourriture et par le défaut des secours, du moins dans nos tristes climats. Il n’aurait pas plus de connaissance de Dieu et de l’âme que des mathématiques ; ses idées seraient renfermées dans le soin de se nourrir. L’espèce des castors serait très préférable.

C’est alors que l’homme ne serait précisément qu’un enfant robuste ; et on a vu beaucoup d’hommes qui ne sont pas fort au-dessus de cet état.

Les Lapons, les Samoïèdes, les habitants du Kamtschatka, les Cafres, les Hottentots, sont à l’égard de l’homme en l’état de pure nature, ce qu’étaient autrefois les cours de Cyrus et de Sémiramis, en comparaison des habitants des Cévennes. Et cependant ces habitants du Kamtschatka et ces Hottentots de nos jours, si supérieurs à l’homme entièrement sauvage, sont des animaux qui vivent six mois de l’année dans des cavernes, où ils mangent à pleines mains la vermine dont ils sont mangés.

En général l’espèce humaine n’est pas de deux ou trois degrés plus civilisée que les gens du Kamtschatka. La multitude des bêtes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations.

Il est plaisant de considérer d’un côté le P. Malebranche qui s’entretient familièrement avec le Verbe, et de l’autre ces millions d’animaux semblables à lui qui n’ont jamais entendu parler de Verbe, et qui n’ont pas une idée métaphysique.

Entre les hommes à pur instinct et les hommes de génie, flotte ce nombre immense occupé uniquement de subsister.

Cette subsistance coûte des peines si prodigieuses, qu’il faut souvent, dans le nord de l’Amérique, qu’une image de Dieu coure cinq ou six lieues pour avoir à dîner, et que chez nous l’image de Dieu arrose la terre de ses sueurs toute l’année pour avoir du pain.

Ajoutez à ce pain ou à l’équivalent une hutte et un méchant habit ; voilà l’homme tel qu’il est en général d’un bout de l’univers à l’autre. Et ce n’est que dans une multitude de siècles qu’il a pu arriver à ce haut degré.

Enfin, après d’autres siècles les choses viennent au point où nous les voyons. Ici on représente une tragédie en musique ; là on se tue sur la mer dans un autre hémisphère avec mille pièces de bronze ; l’Opéra et un vaisseau de guerre du premier rang étonnent toujours mon imagination. Je doute qu’on puisse aller plus loin dans aucun des globes dont l’étendue est semée. Cependant plus de la moitié de la terre habitable est encore peuplée d’animaux à deux pieds qui vivent dans cet horrible état qui approche de la pure nature, ayant à peine le vivre et le vêtir, jouissant à peine du don de la parole, s’apercevant à peine qu’ils sont malheureux, vivant et mourant sans presque le savoir.